Peu après le jour de l'an, on apprit au village de Péribonka que Maria Chapdelaine était morte. Maria était complètement oubliée depuis une dizaine d'années et cependant on ne pouvait se faire à l'idée de sa mort. De l'hôpital de Roberval, où elle était décédée, la nouvelle avait été envoyée à son frère Ti'Bé.
Tous les autres membres de la famille étaient en chantier pour l'hiver, à plus de cent milles, du côté de la rivière Vermillon. Ti'Bé dut donc prendre seul les dispositions pour les funérailles.
D'ailleurs, il ne pouvait être question d'autre chose que de ramener le corps à Péribonka et de l'inhumer dans le cimetière du village où reposaient déjà sa mère, son père et sa jeune soeur Alma-Rose emportée, l'année précédente, par une fièvre maligne.
Ti'Bé prépara donc sa carriole, montée sur des patins solides, et partit, accompagné de son engagé, pour aller chercher sa soeur aînée.
Il y avait trente-deux milles jusqu'à Roberval et autant au retour. Sans doute il eût pu couper tout droit par le lac et c'est ce qu'il aurait fait en temps ordinaire, mais les dernières tempêtes avaient tellement bouleversé la surface, arrachant les petits sapins fichés dans la glace, qu'il y avait péril de mort à se risquer sur les anciennes pistes, non encore jalonnées, pour un si long voyage. Et puis, qu'une nouvelle tempête s'élève pendant que vous êtes au large, autant vous coucher là, dans la poudrerie et attendre la mort, vous ne retrouverez pas votre chemin; les plus chanceux s'en tirent avec les mains gelées ou les pieds emportés.
Ti'Bé et son engagé avaient donc pris la rive sud, par Saint-Méthode, Saint-Félicien et Saint-Prime. Quand ils quittèrent Péribonka, le mardi matin, le temps était clair, presque doux, et il était convenu qu'ils seraient de retour le lendemain, vers midi, pour les funérailles.
Mais le soir, une tempête s'éleva, une poudrerie fine par vent de norouais. C'était le début d'une de ces tempêtes de neige qui durent trois jours. Celle-ci vint accompagnée d'un froid terrible qui vous glaçait le coeur en aveuglant les yeux. Le vent hurlait à la mort au coin des embrasures, tout l'espace n'était que tourmente sifflante et chacun se terrait chez soi, autour du poêle gorgé de bois jusqu'au tuyau.
Le temps s'éclaircit un peu, le mercredi, vers midi, et quand les gens sortirent, ils constatèrent qu'à certains endroits, la neige atteignait déjà la hauteur d'un homme. Mais le vent soufflait toujours en poudrerie, mordant comme une brûlure sur le visage.
Vers les deux heures, le curé se rendit à l'église et trouva, serrés les uns contre les autres, sous le porche, une dizaine d'hommes, transis, à demi aveuglés par la neige. C'étaient des vieux, pour la plupart, les jeunes étant tous en chantier.
bbliotek.ca
80 pages
Tous les autres membres de la famille étaient en chantier pour l'hiver, à plus de cent milles, du côté de la rivière Vermillon. Ti'Bé dut donc prendre seul les dispositions pour les funérailles.
D'ailleurs, il ne pouvait être question d'autre chose que de ramener le corps à Péribonka et de l'inhumer dans le cimetière du village où reposaient déjà sa mère, son père et sa jeune soeur Alma-Rose emportée, l'année précédente, par une fièvre maligne.
Ti'Bé prépara donc sa carriole, montée sur des patins solides, et partit, accompagné de son engagé, pour aller chercher sa soeur aînée.
Il y avait trente-deux milles jusqu'à Roberval et autant au retour. Sans doute il eût pu couper tout droit par le lac et c'est ce qu'il aurait fait en temps ordinaire, mais les dernières tempêtes avaient tellement bouleversé la surface, arrachant les petits sapins fichés dans la glace, qu'il y avait péril de mort à se risquer sur les anciennes pistes, non encore jalonnées, pour un si long voyage. Et puis, qu'une nouvelle tempête s'élève pendant que vous êtes au large, autant vous coucher là, dans la poudrerie et attendre la mort, vous ne retrouverez pas votre chemin; les plus chanceux s'en tirent avec les mains gelées ou les pieds emportés.
Ti'Bé et son engagé avaient donc pris la rive sud, par Saint-Méthode, Saint-Félicien et Saint-Prime. Quand ils quittèrent Péribonka, le mardi matin, le temps était clair, presque doux, et il était convenu qu'ils seraient de retour le lendemain, vers midi, pour les funérailles.
Mais le soir, une tempête s'éleva, une poudrerie fine par vent de norouais. C'était le début d'une de ces tempêtes de neige qui durent trois jours. Celle-ci vint accompagnée d'un froid terrible qui vous glaçait le coeur en aveuglant les yeux. Le vent hurlait à la mort au coin des embrasures, tout l'espace n'était que tourmente sifflante et chacun se terrait chez soi, autour du poêle gorgé de bois jusqu'au tuyau.
Le temps s'éclaircit un peu, le mercredi, vers midi, et quand les gens sortirent, ils constatèrent qu'à certains endroits, la neige atteignait déjà la hauteur d'un homme. Mais le vent soufflait toujours en poudrerie, mordant comme une brûlure sur le visage.
Vers les deux heures, le curé se rendit à l'église et trouva, serrés les uns contre les autres, sous le porche, une dizaine d'hommes, transis, à demi aveuglés par la neige. C'étaient des vieux, pour la plupart, les jeunes étant tous en chantier.
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