Extrait :
Il existait, jadis, il existe encore, même aujourd’hui, une belle coutume, mais qui va se perdant d’année en année et qui finira malheureusement par disparaître tout à fait : c’est celle qui consiste à solliciter la bénédiction paternelle, le premier jour de l’année. Cette coutume, ce devoir filial, si je puis m’exprimer ainsi, se pratique encore, surtout dans la province de Québec, et ce sera un jour néfaste que celui où elle cessera d’exister.
Autrefois, le Ier janvier, aux douze coups de minuit, nous nous agenouillions auprès de notre père et lui demandions sa bénédiction, qu’il nous donnait des larmes dans les yeux et dans la voix. Même quand nous avions quitté le toit paternel pour nous créer un autre foyer, nous trouvions encore le moyen de réintégrer le domicile paternel, pour recevoir la bénédiction de notre père, et cette bénédiction, nous en étions fermement convaincus, nous portait bonheur.
Les mères qui n’ont jamais connu l’intime joie de voir leurs enfants bénis par leur père, au commencement de chaque année, sont bien à plaindre. Mais, que celles chez qui cette coutume se pratique encore, s’en fassent un devoir sacré, et que jamais, ni par indifférence, ni par oubli, elles ne négligent de conduire leurs enfants vers le chef de famille, au jour de l’an ; car la bénédiction d’un père ne saurait que porter bonheur.
* * *
CONTE
Le plus beau bien des environs était, sans conteste, l’oasis, ainsi nommé parce qu’il confinait à une grande étendue de dunes, que les gens du pays désignaient du nom de Désert. L’oasis était une immense ferme, sur laquelle une maison en pierre, grande et confortable, était érigée. On apercevait aussi de nombreux bâtiments, tous blanchis à la chaux et soigneusement entretenus.
L’oasis servait de demeure à M. et Mme Dublé et leur famille, qui consistait en trois filles et trois garçons. Il y avait Octavie, âgée de 26 ans, mariée depuis cinq ans à Thomas Millet, un riche cultivateur, propriétaire de la ferme voisine de celle des Dublé. Il y avait Séverin, âgé de 25 ans. Venait ensuite Jacobin, 20 ans, puis Berthe et Gilberte, âgées de 16 ans toutes deux, et qu’on n’appelait jamais autrement que : « les jumelles ». Il y avait aussi Ulric, le benjamin de la famille, qui avait alors 14 ans, mais dont le nom n’était jamais prononcé ni par son père, ni par sa mère, ni par ses frères, ni par ses sœurs, et dont le souvenir mettait des larmes dans les yeux de ses parents. Ulric, le malheureux enfant qui, n’ayant jamais aimé le travail des champs, avait fui la maison paternelle, un jour, laissant derrière lui un billet ainsi conçu :
« Chers Parents, chers frères,
chères sœurs,
Je me suis engagé, comme mousse, à bord d’un navire de cabotage. Adieu !
Ulric. »
Ce qui avait brisé le cœur de son père et de sa mère, c’est que Ulric avait quitté la maison paternelle le 31 décembre, jour anniversaire de sa naissance, et précisément à la veille de solliciter, avec ses frères et sœurs, la bénédiction du chef de famille. Un grand événement avait eu lieu, un an après le départ d’Ulric : Mme Dublé hérita de l’oasis, d’un de ses oncles, célibataire. La famille Dublé avait donc quitté S…, où elle avait vécu depuis tant d’années, pour venir s’établir au Désert, à l’oasis. Au moment où nous faisons connaissance avec eux, il y avait brouhaha dans la maison, car on était au 31 décembre ; le lendemain serait le jour de l’an, la grande fête de famille des Canadiens-français.
— Il y a juste deux ans aujourd’hui, se disait Mme Dublé, en pleurant, qu’Ulric, notre benjamin, nous a quittés, et jamais nous n’avons eu de ses nouvelles ! Où est-il ?… Que fait-il ?… Je rêve si souvent, la nuit, qu’il erre, abandonné, dans un pays étranger… Ô Ulric ! Ulric !
— Qu’avez-vous à pleurer, mère ? demanda Octavie, qui passait la journée à l’oasis, avec sa petite Myosotis.
— Octavie ! répondit Mme Dublé. Je pense à mon malheureux enfant, mon Ulric !… Où est-il, pendant que nous nous réj
Il existait, jadis, il existe encore, même aujourd’hui, une belle coutume, mais qui va se perdant d’année en année et qui finira malheureusement par disparaître tout à fait : c’est celle qui consiste à solliciter la bénédiction paternelle, le premier jour de l’année. Cette coutume, ce devoir filial, si je puis m’exprimer ainsi, se pratique encore, surtout dans la province de Québec, et ce sera un jour néfaste que celui où elle cessera d’exister.
Autrefois, le Ier janvier, aux douze coups de minuit, nous nous agenouillions auprès de notre père et lui demandions sa bénédiction, qu’il nous donnait des larmes dans les yeux et dans la voix. Même quand nous avions quitté le toit paternel pour nous créer un autre foyer, nous trouvions encore le moyen de réintégrer le domicile paternel, pour recevoir la bénédiction de notre père, et cette bénédiction, nous en étions fermement convaincus, nous portait bonheur.
Les mères qui n’ont jamais connu l’intime joie de voir leurs enfants bénis par leur père, au commencement de chaque année, sont bien à plaindre. Mais, que celles chez qui cette coutume se pratique encore, s’en fassent un devoir sacré, et que jamais, ni par indifférence, ni par oubli, elles ne négligent de conduire leurs enfants vers le chef de famille, au jour de l’an ; car la bénédiction d’un père ne saurait que porter bonheur.
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CONTE
Le plus beau bien des environs était, sans conteste, l’oasis, ainsi nommé parce qu’il confinait à une grande étendue de dunes, que les gens du pays désignaient du nom de Désert. L’oasis était une immense ferme, sur laquelle une maison en pierre, grande et confortable, était érigée. On apercevait aussi de nombreux bâtiments, tous blanchis à la chaux et soigneusement entretenus.
L’oasis servait de demeure à M. et Mme Dublé et leur famille, qui consistait en trois filles et trois garçons. Il y avait Octavie, âgée de 26 ans, mariée depuis cinq ans à Thomas Millet, un riche cultivateur, propriétaire de la ferme voisine de celle des Dublé. Il y avait Séverin, âgé de 25 ans. Venait ensuite Jacobin, 20 ans, puis Berthe et Gilberte, âgées de 16 ans toutes deux, et qu’on n’appelait jamais autrement que : « les jumelles ». Il y avait aussi Ulric, le benjamin de la famille, qui avait alors 14 ans, mais dont le nom n’était jamais prononcé ni par son père, ni par sa mère, ni par ses frères, ni par ses sœurs, et dont le souvenir mettait des larmes dans les yeux de ses parents. Ulric, le malheureux enfant qui, n’ayant jamais aimé le travail des champs, avait fui la maison paternelle, un jour, laissant derrière lui un billet ainsi conçu :
« Chers Parents, chers frères,
chères sœurs,
Je me suis engagé, comme mousse, à bord d’un navire de cabotage. Adieu !
Ulric. »
Ce qui avait brisé le cœur de son père et de sa mère, c’est que Ulric avait quitté la maison paternelle le 31 décembre, jour anniversaire de sa naissance, et précisément à la veille de solliciter, avec ses frères et sœurs, la bénédiction du chef de famille. Un grand événement avait eu lieu, un an après le départ d’Ulric : Mme Dublé hérita de l’oasis, d’un de ses oncles, célibataire. La famille Dublé avait donc quitté S…, où elle avait vécu depuis tant d’années, pour venir s’établir au Désert, à l’oasis. Au moment où nous faisons connaissance avec eux, il y avait brouhaha dans la maison, car on était au 31 décembre ; le lendemain serait le jour de l’an, la grande fête de famille des Canadiens-français.
— Il y a juste deux ans aujourd’hui, se disait Mme Dublé, en pleurant, qu’Ulric, notre benjamin, nous a quittés, et jamais nous n’avons eu de ses nouvelles ! Où est-il ?… Que fait-il ?… Je rêve si souvent, la nuit, qu’il erre, abandonné, dans un pays étranger… Ô Ulric ! Ulric !
— Qu’avez-vous à pleurer, mère ? demanda Octavie, qui passait la journée à l’oasis, avec sa petite Myosotis.
— Octavie ! répondit Mme Dublé. Je pense à mon malheureux enfant, mon Ulric !… Où est-il, pendant que nous nous réj