Extrait : "Il m'invita à dîner, et, le soir, madame V..., après les combats ordinaires de la pudeur expirante, me montra sur
son album quelques vues des fameuses ruines dessinées avec goût. Elle s'exalta tout doucement en me parlant
de ces vénérables restes, encadrés, si on l'en croit, dans un site enchanteur, et fort propres, surtout, aux parties
de campagne. Un regard suppliant et corrupteur termina sa harangue. Il me semble évident que cette jeune
femme est la seule personne du département qui porte à cette pauvre vieille abbaye un intérêt véritable, et que
les pères conscrits du conseil général ont émis un voeu de pure galanterie. Au surplus, il m'est impossible de
ne pas me ranger à leur opinion: l'abbaye a de beaux yeux; elle mérite d'être classée, elle le sera.
Mon siége était donc fait, dès ce moment; mais il fallait encore l'écrire et l'appuyer de quelques pièces
justificatives. Malheureusement, les archives et les bibliothèques locales n'abondent pas en traditions relatives
à mon sujet: après deux jours de fouilles consciencieuses, je n'avais recueilli que de rares et insignifiants
documents, qui peuvent se résumer dans ces deux lignes: "L'abbaye du Rozel, commune du Rozel, a été
La petite comtesse, by Octave Feuillet 4
habitée de temps immémorial par les moines, -- qui l'ont quittée lorsqu'elle a été détruite."
C'est pourquoi je résolus d'aller, sans plus de retard, demander leur secret à ces ruines mystérieuses, et de
multiplier au besoin les artifices de mon crayon pour suppléer à la concision forcée de ma plume. -- Je partis
mercredi matin pour le gros bourg de ***, qui n'est qu'à deux ou trois lieues de l'abbaye. Un coche normand,
compliqué d'un cocher normand, me promena tout le jour, comme un monarque indolent, le long des haies
normandes. Le soir, j'avais fait douze lieues, et mon cocher douze repas. Le pays est beau, quoique d'un
caractère agreste un peu uniforme. Sous un bocage éternel se déploie une verdure opulente et monotone, dans
l'épaisseur de laquelle ruminent des boeufs satisfaits. Je conçois les douze repas de mon cocher: l'idée de
manger doit se présenter fréquemment et presque uniquement à l'imagination de tout homme qui passe sa vie
au milieu de cette grasse nature, dont l'herbe même donne appétit."
son album quelques vues des fameuses ruines dessinées avec goût. Elle s'exalta tout doucement en me parlant
de ces vénérables restes, encadrés, si on l'en croit, dans un site enchanteur, et fort propres, surtout, aux parties
de campagne. Un regard suppliant et corrupteur termina sa harangue. Il me semble évident que cette jeune
femme est la seule personne du département qui porte à cette pauvre vieille abbaye un intérêt véritable, et que
les pères conscrits du conseil général ont émis un voeu de pure galanterie. Au surplus, il m'est impossible de
ne pas me ranger à leur opinion: l'abbaye a de beaux yeux; elle mérite d'être classée, elle le sera.
Mon siége était donc fait, dès ce moment; mais il fallait encore l'écrire et l'appuyer de quelques pièces
justificatives. Malheureusement, les archives et les bibliothèques locales n'abondent pas en traditions relatives
à mon sujet: après deux jours de fouilles consciencieuses, je n'avais recueilli que de rares et insignifiants
documents, qui peuvent se résumer dans ces deux lignes: "L'abbaye du Rozel, commune du Rozel, a été
La petite comtesse, by Octave Feuillet 4
habitée de temps immémorial par les moines, -- qui l'ont quittée lorsqu'elle a été détruite."
C'est pourquoi je résolus d'aller, sans plus de retard, demander leur secret à ces ruines mystérieuses, et de
multiplier au besoin les artifices de mon crayon pour suppléer à la concision forcée de ma plume. -- Je partis
mercredi matin pour le gros bourg de ***, qui n'est qu'à deux ou trois lieues de l'abbaye. Un coche normand,
compliqué d'un cocher normand, me promena tout le jour, comme un monarque indolent, le long des haies
normandes. Le soir, j'avais fait douze lieues, et mon cocher douze repas. Le pays est beau, quoique d'un
caractère agreste un peu uniforme. Sous un bocage éternel se déploie une verdure opulente et monotone, dans
l'épaisseur de laquelle ruminent des boeufs satisfaits. Je conçois les douze repas de mon cocher: l'idée de
manger doit se présenter fréquemment et presque uniquement à l'imagination de tout homme qui passe sa vie
au milieu de cette grasse nature, dont l'herbe même donne appétit."