Extrait: "«Voilà le gouffre où va s'engloutir le gouvernement actuel. Le phare que nous allumons sur sa route
n'éclairera que son naufrage; car, voulût-il virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant, le courant qui
l'entraîne est trop rapide et le vent qui le pousse est trop large. Seulement, à l'heure de perdition, nos souvenirs
d'homme l'emportant sur notre stoïcisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera: _Meure la royauté,
mais Dieu sauve le roi!_
Cette voix sera la mienne.»
Ai-je menti à ma promesse, et la voix qui, seule en France, a dit adieu à une auguste amitié a-t-elle, au milieu
de la chute d'une dynastie, vibré assez haut pour qu'on l'ait entendue?
La révolution prévue et annoncée par nous ne nous a donc pas pris à l'improviste. Nous l'avons saluée comme
une apparition fatalement attendue; nous ne l'espérions pas meilleure, nous la craignions pire. Depuis vingt
ans que nous fouillons le passé des peuples, nous savons ce que c'est que les révolutions.
Des hommes qui l'ont faite et de ceux qui en ont profité, nous n'en parlerons pas. Tout orage trouble l'eau.
Tout tremblement de terre amène le fond à la surface. Puis, par les lois naturelles de l'équilibre, chaque
Le Collier de la Reine, Tome I 2
molécule reprend sa place. La terre se raffermit, l'eau s'épure, et le ciel, momentanément troublé, mire au lac
éternel ses étoiles d'or.
Nos lecteurs vont donc nous retrouver le même, après le 24 février, que nous étions auparavant: une ride de
plus au front, une cicatrice de plus au coeur. Voilà tout le changement qui s'est opéré en nous pendant les huit
terribles mois qui viennent de s'écouler.
Ceux que nous aimions, nous les aimons toujours; ceux que nous craignions, nous ne les craignons plus; ceux
que nous méprisions, nous les méprisons plus que jamais.
Donc, dans notre oeuvre comme en nous, aucun changement; peut-être dans notre oeuvre comme en nous, une
ride et une cicatrice de plus. Voilà tout.
Nous avons à l'heure qu'il est écrit à peu près quatre cents volumes. Nous avons fouillé bien des siècles,
évoqué bien des personnages éblouis de se retrouver debout au grand jour de la publicité.
Eh bien! ce monde tout entier de spectres, nous l'adjurons de dire si jamais nous avons fait sacrifice au temps
où nous vivions de ses crimes, de ses vices ou de ses vertus: sur les rois, sur les grands seigneurs, sur le
peuple, nous avons toujours dit ce qui était la vérité ou ce que nous croyions être la vérité; et, si les morts
réclamaient comme les vivants, de même que nous n'avons jamais eu à faire une seule rétractation aux
vivants, nous n'aurions pas à faire une seule rétractation aux morts.
À certains coeurs, tout malheur est sacré, toute chute est respectable; qu'on tombe de la vie ou du trône, c'est
une piété de s'incliner devant le sépulcre ouvert, devant la couronne brisée.
Lorsque nous avons écrit notre titre au haut de la première page de notre livre, ce n'est point, disons-le, un
choix libre qui nous a dicté ce titre, c'est que son heure était arrivée, c'est que son tour était venu; la
chronologie est inflexible; après 1774 devait venir 1784; après Joseph Balsamo, Le Collier de la Reine.
Mais que les plus scrupuleuses susceptibilités se rassurent: par cela même qu'il peut tout dire aujourd'hui,
l'historien sera le censeur du poète. Rien de hasardé sur la femme reine, rien de douteux sur la reine martyre.
Faiblesse de l'humanité, orgueil royal, nous peindrons tout, c'est vrai; mais comme ces peintres idéalistes qui
savent prendre le beau côté de la ressemblance; mais comme faisait l'artiste au nom d'Ange, quand dans sa
maîtresse chérie il retrouvait une madone sainte; entre les pamphlets infâmes et la louange exagérée, nous
suivrons, triste, impartial et solennel, la ligne rêveuse de la poésie. Celle dont le bourreau a montré au peuple
la tête pâle a bien acheté le droit de ne plus rougir devant la postérité."
n'éclairera que son naufrage; car, voulût-il virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant, le courant qui
l'entraîne est trop rapide et le vent qui le pousse est trop large. Seulement, à l'heure de perdition, nos souvenirs
d'homme l'emportant sur notre stoïcisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera: _Meure la royauté,
mais Dieu sauve le roi!_
Cette voix sera la mienne.»
Ai-je menti à ma promesse, et la voix qui, seule en France, a dit adieu à une auguste amitié a-t-elle, au milieu
de la chute d'une dynastie, vibré assez haut pour qu'on l'ait entendue?
La révolution prévue et annoncée par nous ne nous a donc pas pris à l'improviste. Nous l'avons saluée comme
une apparition fatalement attendue; nous ne l'espérions pas meilleure, nous la craignions pire. Depuis vingt
ans que nous fouillons le passé des peuples, nous savons ce que c'est que les révolutions.
Des hommes qui l'ont faite et de ceux qui en ont profité, nous n'en parlerons pas. Tout orage trouble l'eau.
Tout tremblement de terre amène le fond à la surface. Puis, par les lois naturelles de l'équilibre, chaque
Le Collier de la Reine, Tome I 2
molécule reprend sa place. La terre se raffermit, l'eau s'épure, et le ciel, momentanément troublé, mire au lac
éternel ses étoiles d'or.
Nos lecteurs vont donc nous retrouver le même, après le 24 février, que nous étions auparavant: une ride de
plus au front, une cicatrice de plus au coeur. Voilà tout le changement qui s'est opéré en nous pendant les huit
terribles mois qui viennent de s'écouler.
Ceux que nous aimions, nous les aimons toujours; ceux que nous craignions, nous ne les craignons plus; ceux
que nous méprisions, nous les méprisons plus que jamais.
Donc, dans notre oeuvre comme en nous, aucun changement; peut-être dans notre oeuvre comme en nous, une
ride et une cicatrice de plus. Voilà tout.
Nous avons à l'heure qu'il est écrit à peu près quatre cents volumes. Nous avons fouillé bien des siècles,
évoqué bien des personnages éblouis de se retrouver debout au grand jour de la publicité.
Eh bien! ce monde tout entier de spectres, nous l'adjurons de dire si jamais nous avons fait sacrifice au temps
où nous vivions de ses crimes, de ses vices ou de ses vertus: sur les rois, sur les grands seigneurs, sur le
peuple, nous avons toujours dit ce qui était la vérité ou ce que nous croyions être la vérité; et, si les morts
réclamaient comme les vivants, de même que nous n'avons jamais eu à faire une seule rétractation aux
vivants, nous n'aurions pas à faire une seule rétractation aux morts.
À certains coeurs, tout malheur est sacré, toute chute est respectable; qu'on tombe de la vie ou du trône, c'est
une piété de s'incliner devant le sépulcre ouvert, devant la couronne brisée.
Lorsque nous avons écrit notre titre au haut de la première page de notre livre, ce n'est point, disons-le, un
choix libre qui nous a dicté ce titre, c'est que son heure était arrivée, c'est que son tour était venu; la
chronologie est inflexible; après 1774 devait venir 1784; après Joseph Balsamo, Le Collier de la Reine.
Mais que les plus scrupuleuses susceptibilités se rassurent: par cela même qu'il peut tout dire aujourd'hui,
l'historien sera le censeur du poète. Rien de hasardé sur la femme reine, rien de douteux sur la reine martyre.
Faiblesse de l'humanité, orgueil royal, nous peindrons tout, c'est vrai; mais comme ces peintres idéalistes qui
savent prendre le beau côté de la ressemblance; mais comme faisait l'artiste au nom d'Ange, quand dans sa
maîtresse chérie il retrouvait une madone sainte; entre les pamphlets infâmes et la louange exagérée, nous
suivrons, triste, impartial et solennel, la ligne rêveuse de la poésie. Celle dont le bourreau a montré au peuple
la tête pâle a bien acheté le droit de ne plus rougir devant la postérité."