Extrai:
La favorite se couchait de bonne heure, et s’endormait fort tard. Pour hâter le moment de son sommeil, on lui chatouillait la plante des pieds, et on lui faisait des contes ; et pour ménager l’imagination et la poitrine des conteurs, cette fonction était partagée entre quatre personnes, deux émirs et deux femmes. Ces quatre improvisateurs poursuivaient successivement le même récit aux ordres de la favorite. Sa tête était mollement posée sur son oreiller, ses membres étendus dans son lit, et ses pieds confiés à sa chatouilleuse, lorsqu’elle dit : « Commencez ; » et ce fut la première de ses femmes qui débuta par ce qui suit.
la première femme.
Ah ! ma sœur, le bel oiseau ! Quoi ! vous ne le voyez pas entre les deux branches de ce palmier, passer son bec entre ses plumes, et parer ses ailes et sa queue ? Approchons doucement ; peut-être qu’en l’appelant il viendra ; car il a l’air apprivoisé. « Oiseau mon cœur, oiseau mon petit roi, venez, ne craignez rien ; vous êtes trop beau pour qu’on vous fasse du mal. Venez ; une cage charmante vous attend ; ou si vous préférez la liberté, vous serez libre. »
L’oiseau était trop galant pour se refuser aux agaceries de deux jeunes et jolies personnes. Il prit son vol, et descendit légèrement sur le sein de celle qui l’avait appelé. Agariste, c’était son nom, lui passant sur la tête une main qu’elle laissait glisser le long de ses ailes, disait à sa compagne : « Ah ! ma sœur, qu’il est charmant ! Que son plumage est doux ! qu’il est lisse et poli ! Mais il a le bec et les pattes couleur de rosé, et les yeux d’un noir admirable ! »
LA SULTANE.
Quelles étaient ces deux femmes ?
LA PREMIÈRE FEMME.
Deux de ces vierges que les Chinois renferment dans des cloîtres.
LA SULTANE.
Je ne croyais pas qu’il y eût des couvents à la Chine.
LA PREMIÈRE FEMME.
Ni moi non plus. Ces vierges couraient un grand péril à cesser de l’être sans permission. S’il arrivait à quelqu’une de se conduire maladroitement, on la jetait pour le reste de sa vie dans une caverne obscure, où elle était abandonnée à des génies souterrains. Il n’y avait qu’un moyen d’échapper à ce supplice, c’était de contrefaire la folle ou de l’être. Alors les Chinois qui, comme nous et les Musulmans, ont un respect infini pour les fous, les exposaient à la vénération des peuples sur un lit en baldaquin, et, dans les grandes fêtes, les promenaient dans les rues au son de petites clochettes et de je ne sais quels tambourins à la mode, dont on m’a dit que le son était fort harmonieux.
LA SULTANE.
Continuez ; fort bien, madame. Je me sens envie de bâiller.
LA SECONDE FEMME.
Voilà donc l’oiseau blanc dans le temple de la grande guenon couleur de feu.
LA SULTANE.
Et qu’est-ce que cette guenon ?
LA SECONDE FEMME.
Une vieille pagode très encensée, la patronne de la maison. D’aussi loin que les vierges compagnes d’Agariste l’aperçurent avec son bel oiseau sur le poing, elles accourent, l’entourent, et lui font mille questions à la fois. Cependant l’oiseau s’élevant subitement dans les airs, se met à planer sur elles ; son ombre les couvre, et elles en conçoivent des mouvements singuliers. Agariste et Mélisse éprouvent les premières les merveilleux effets de son influence. Un feu divin, une ardeur sacrée s’allument dans leur cœur ; je ne sais quels épanchements lumineux et subtils passent dans leur esprit, y fermentent, et de deux idiotes qu’elles étaient, en font les filles les plus spirituelles et les plus éveillées qu’il y eut à la Chine : elles combinent leurs idées, les comparent, se les communiquent, et y mettent insensiblement de la force et de la justesse...
La favorite se couchait de bonne heure, et s’endormait fort tard. Pour hâter le moment de son sommeil, on lui chatouillait la plante des pieds, et on lui faisait des contes ; et pour ménager l’imagination et la poitrine des conteurs, cette fonction était partagée entre quatre personnes, deux émirs et deux femmes. Ces quatre improvisateurs poursuivaient successivement le même récit aux ordres de la favorite. Sa tête était mollement posée sur son oreiller, ses membres étendus dans son lit, et ses pieds confiés à sa chatouilleuse, lorsqu’elle dit : « Commencez ; » et ce fut la première de ses femmes qui débuta par ce qui suit.
la première femme.
Ah ! ma sœur, le bel oiseau ! Quoi ! vous ne le voyez pas entre les deux branches de ce palmier, passer son bec entre ses plumes, et parer ses ailes et sa queue ? Approchons doucement ; peut-être qu’en l’appelant il viendra ; car il a l’air apprivoisé. « Oiseau mon cœur, oiseau mon petit roi, venez, ne craignez rien ; vous êtes trop beau pour qu’on vous fasse du mal. Venez ; une cage charmante vous attend ; ou si vous préférez la liberté, vous serez libre. »
L’oiseau était trop galant pour se refuser aux agaceries de deux jeunes et jolies personnes. Il prit son vol, et descendit légèrement sur le sein de celle qui l’avait appelé. Agariste, c’était son nom, lui passant sur la tête une main qu’elle laissait glisser le long de ses ailes, disait à sa compagne : « Ah ! ma sœur, qu’il est charmant ! Que son plumage est doux ! qu’il est lisse et poli ! Mais il a le bec et les pattes couleur de rosé, et les yeux d’un noir admirable ! »
LA SULTANE.
Quelles étaient ces deux femmes ?
LA PREMIÈRE FEMME.
Deux de ces vierges que les Chinois renferment dans des cloîtres.
LA SULTANE.
Je ne croyais pas qu’il y eût des couvents à la Chine.
LA PREMIÈRE FEMME.
Ni moi non plus. Ces vierges couraient un grand péril à cesser de l’être sans permission. S’il arrivait à quelqu’une de se conduire maladroitement, on la jetait pour le reste de sa vie dans une caverne obscure, où elle était abandonnée à des génies souterrains. Il n’y avait qu’un moyen d’échapper à ce supplice, c’était de contrefaire la folle ou de l’être. Alors les Chinois qui, comme nous et les Musulmans, ont un respect infini pour les fous, les exposaient à la vénération des peuples sur un lit en baldaquin, et, dans les grandes fêtes, les promenaient dans les rues au son de petites clochettes et de je ne sais quels tambourins à la mode, dont on m’a dit que le son était fort harmonieux.
LA SULTANE.
Continuez ; fort bien, madame. Je me sens envie de bâiller.
LA SECONDE FEMME.
Voilà donc l’oiseau blanc dans le temple de la grande guenon couleur de feu.
LA SULTANE.
Et qu’est-ce que cette guenon ?
LA SECONDE FEMME.
Une vieille pagode très encensée, la patronne de la maison. D’aussi loin que les vierges compagnes d’Agariste l’aperçurent avec son bel oiseau sur le poing, elles accourent, l’entourent, et lui font mille questions à la fois. Cependant l’oiseau s’élevant subitement dans les airs, se met à planer sur elles ; son ombre les couvre, et elles en conçoivent des mouvements singuliers. Agariste et Mélisse éprouvent les premières les merveilleux effets de son influence. Un feu divin, une ardeur sacrée s’allument dans leur cœur ; je ne sais quels épanchements lumineux et subtils passent dans leur esprit, y fermentent, et de deux idiotes qu’elles étaient, en font les filles les plus spirituelles et les plus éveillées qu’il y eut à la Chine : elles combinent leurs idées, les comparent, se les communiquent, et y mettent insensiblement de la force et de la justesse...