CE LIVRE A ETE REVU ET CORRIGE POUR UNE LECTURE KINDLE
IL m’a pourtant été donné de la rencontrer une fois, cette parfaite
ingénue, blanche comme un lys ou comme la lune, et surtout n’ayant point
la moindre petite idée de ce que peut être l’ingénuité.
C’est en 1870 que l’aventure m’arriva, pendant les jours qui suivirent la
déclaration de guerre. Quoique ayant toujours eu quelque éloignement pour
cet endroit particulièrement vulgaire, bourgeois et réglementé qu’on
appelle les coulisses d’un théâtre, je me trouvais ce soir-là – du diable
si je sais le motif ! – dans les coulisses du théâtre de la Gaîté. On y
jouait la féerie en vogue, mais un souffle d’inquiétude venait de la
salle, glaçant sous leurs costumes d’oripeaux le falot roi Croquignolet,
le prince Pompondor et la fée Azurine. Et tenez : je me le rappelle
maintenant, j’étais venu pour entendre Thérésa qui, dans un entr’acte,
devait chanter la Marseillaise. Elle la chanta en effet, s’enveloppant
d’un drapeau, voix terrible, geste hardi, en idéale vivandière.
Mais il ne s’agit point de la Marseillaise ni de Thérésa.
La pièce finie, au milieu du remue-ménage des trucs qui roulent et des
décors remis en place, et parmi la bousculade éperdu des figurants pressés
de partir, je m’attardai, ravi par l’étrangeté du spectacle, à considérer
les machinistes en train de dégarnir la roue d’apothéose.
Des femmes en maillot, nues à demi et prises dans l’étau d’un corset de
fer caché sous le paillon et la gaze, demeuraient en l’air, suspendues,
non plus dans une pose gracieuse et figée, mais dans des attitudes
abandonnées dont la lassitude contrastait avec leurs vêtements de rêve. Et
lentement la roue tournait, et à chaque tour, quand une des femmes se
trouvait rapprochée du plancher de la scène, un robuste gaillard la
prenant à deux bras, la soulevait, la décrochait et la plantait droit sur
ses pieds en échangeant des petits mots, un adieu familier suivi d’un
remerciement parfois canaille.
Au dehors, sur le boulevard de Strasbourg, s’entendaient le pas des
chevaux, le bruit des musiques. C’était, dans la nuit, la garde impériale
qui partait. Les machinistes, pour écouter, interrompaient un instant leur
besogne. Alors, du haut des cintres, un concert d’imprécations féminines
tombait.
De formidables jurons partis d’un coin sombre, tout près de moi, me firent
retourner la tête :
IL m’a pourtant été donné de la rencontrer une fois, cette parfaite
ingénue, blanche comme un lys ou comme la lune, et surtout n’ayant point
la moindre petite idée de ce que peut être l’ingénuité.
C’est en 1870 que l’aventure m’arriva, pendant les jours qui suivirent la
déclaration de guerre. Quoique ayant toujours eu quelque éloignement pour
cet endroit particulièrement vulgaire, bourgeois et réglementé qu’on
appelle les coulisses d’un théâtre, je me trouvais ce soir-là – du diable
si je sais le motif ! – dans les coulisses du théâtre de la Gaîté. On y
jouait la féerie en vogue, mais un souffle d’inquiétude venait de la
salle, glaçant sous leurs costumes d’oripeaux le falot roi Croquignolet,
le prince Pompondor et la fée Azurine. Et tenez : je me le rappelle
maintenant, j’étais venu pour entendre Thérésa qui, dans un entr’acte,
devait chanter la Marseillaise. Elle la chanta en effet, s’enveloppant
d’un drapeau, voix terrible, geste hardi, en idéale vivandière.
Mais il ne s’agit point de la Marseillaise ni de Thérésa.
La pièce finie, au milieu du remue-ménage des trucs qui roulent et des
décors remis en place, et parmi la bousculade éperdu des figurants pressés
de partir, je m’attardai, ravi par l’étrangeté du spectacle, à considérer
les machinistes en train de dégarnir la roue d’apothéose.
Des femmes en maillot, nues à demi et prises dans l’étau d’un corset de
fer caché sous le paillon et la gaze, demeuraient en l’air, suspendues,
non plus dans une pose gracieuse et figée, mais dans des attitudes
abandonnées dont la lassitude contrastait avec leurs vêtements de rêve. Et
lentement la roue tournait, et à chaque tour, quand une des femmes se
trouvait rapprochée du plancher de la scène, un robuste gaillard la
prenant à deux bras, la soulevait, la décrochait et la plantait droit sur
ses pieds en échangeant des petits mots, un adieu familier suivi d’un
remerciement parfois canaille.
Au dehors, sur le boulevard de Strasbourg, s’entendaient le pas des
chevaux, le bruit des musiques. C’était, dans la nuit, la garde impériale
qui partait. Les machinistes, pour écouter, interrompaient un instant leur
besogne. Alors, du haut des cintres, un concert d’imprécations féminines
tombait.
De formidables jurons partis d’un coin sombre, tout près de moi, me firent
retourner la tête :